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L'article et les photos ci-dessous sont extraits du numéro daté du 2 décembre 1988 du magazine L'Express, et relatent l'affrontement JNR/Red Warriors de la banlieue parisienne de la fin des années 80. Gardez-bien à l'esprit que c'est l'Express ;o) et pour l'historique, faites plutôt un tour sur celui du présent site...

 

Faucille et marteau contre croix celtique : face aux bandes néonazies, les "reds" de la banlieue affichent leur couleur. Plus qu'une guerre "idéologique", un combat de rue.

Juvisy (Essonne), le mois dernier. Station de RER. Sur le quai, une brochette de skinheads, crâne lisse et croix celtique, attend sagement l'arrivée de la prochaine rame. Dans moins d'une heure, un concert, "Rock sans contrôle", doit réunir plus de 1000 personnes. Concert politique : contre les expulsions d'immigrés, il est organisé par divers groupuscules du mouvement alternatif. Au programme : les Ludwig Von 88, les Nuclear Device, les Camionneurs du Suicide. Succès garanti. Et suprême provocation : à Juvisy, tout le monde le sait, la rue appartient à la division Saint-Georges, une bande de skins néonazis...

Le prochain train va déverser des dizaines d'adolescents déguisés, pour l'événement, en "petits terroristes d'opérette" : badges des CCC (Cellules communistes combattantes) sur les manches des blousons, foulard rouge au cou, fanzines (journaux propagandistes et mal ronéotypés) plein les poches. Des agneaux pacifistes et fêtards. Bref, pour la division Saint-Georges, l'occasion rêvée d'un joli carnage. Sauf que les portes du RER ne vont pas larguer que des "Mickey à rayures". Une horde de redskins va en sortir. Des redskins ? Ceux-là sont bien "rouges", autonomes, anarchistes ou communistes. Antifascistes viscéraux. Et, comme leurs ennemis - les skinheads - la boule à zéro. Ce jour-là, ce sont les "reds" qui ont fait le ménage à Juvisy...

"Les reds ? Allez donc. Ils n'existent que parce qu'on est là. Et ça se dit skin, ça ! C'est l'Action directe du pauvre. C'est misérable." Batskin est le responsable des JNR, les Jeunesses nationalistes révolutionnaires. Sans doute l'organisation skinhead la plus assise à Paris. L'idée qu'on parle de ces "bouffons" le révulse. Batskin parle en connaisseur : si ses troupes - une trentaine d'armoires à glace taillées au centimètre - n'ont jamais affronté, en bloc et de front, les redskins, chacun a pu y goûter individuellement. Batskin lui-même n'avoue-t-il pas, avec délectation, avoir sérieusement "toisé" Snuff, un red (tendance autonome) qui avait, par téléphone, menacé sa copine ? Snuff en est sorti vivant, mais après trois mois d'hôpital. Il n'a pas porté plainte.

Belle ambiance. Elle a pour terrains favoris le métro (selon son appartenance, on évite telle ou telle station), les quartiers chauds de la capitale (les Halles, République) et les sorties de concert. Guerre de gangs. Où l'on affiche fièrement ses couleurs. Les skins se baladent avec des croix celtique ou gammée ; les reds arborent la faucille et le marteau. Les reds chaussent, eux aussi, des Docs Martens (sorte de rangers), mais exhibent des lacets rouges. Alors, qui sont-ils au juste, ces "Peaux-Rouges" ?

Quelque part, en banlieue est, au coeur des cités ouvrières d'une municipalité communiste. Julien a 20 ans. Il est en terminale. Mais il est aussi l'une des grandes "figures" des Red Warriors, la bande modèle pour tous les redskins en herbe. Ancien punk, Julien est aujourd'hui un espoir... du full-contact (karaté où l'on porte ses coups) : champion de France 1988 ! Autour de lui, une quinzaine de jeunes - dont plusieurs immigrés - tout aussi aguerris aux techniques du combat de rue. Mission sacrée ! "Réduire à néant, physiquement et intellectuellement, tout ce qui respire l'extrême droite." Intellectuellement : ça, il y tient, Julien. "Car la violence, dit-il, n'est qu'une parade face aux incessantes agressions des skinheads. Des skinheads qui déclarent haut et fort qu'enlever la violence à un skin, c'est lui enlever son âme !" Et de rappeler que les reds participent tous activement au développement du mouvement alternatif ; notamment au sein des SCALP, les Sections carrément anti-Le Pen (mot d'ordre : "Scalpons-les" ; journal : "Geronimo"). Rédaction de tracts, organisation de concerts rock... et service d'ordre en tout genre. Des manifestations de SOS Racisme aux tournées des Bérurier Noir (sans doute l'un des groupes le splus populaires, aujourd'hui, dans les lycées)... Avec lesquels ils viennent, d'ailleurs, de tourner un clip dénoçant les horreurs des camps au Cambodge. Histoire de prouver que, pour être red, on n'en est pa smoins "indépendant" des cocos...
"On n'est pas des galériens, continue Julien. Mais la partie déterminée d'une jeunesse qui refuse que des "sacs à vin" terrorisent la rue ! Chopez un skin sans se spotes, et il vous racontera que, s'il n'a plus de cheveux, c'est à cause d'une maladie de peau... Et que ses tatouages nazillons, c'est un copain qui les lui a faits la nuit pour blaguer ! D'ailleurs, y a qu'à voir où sont passés leurs "commandos". Où sont-ils, les Gaulois de Juvisy ? Disparus ! Il n'y a guère que ces guignols des JNR qui osent montrer leurs têtes. Et à la télé, en plus !"

Les JNR : "La section des skins, pour les skins, par les skins." La force de frappe officieuse de Jean-Gilles Malliarakis, patron du MNR, le Mouvement nationaliste révolutionnaire. Comme Julien pour les redskins, Batskin refuse que les JNR soient assimilés à des brutes épaisses : "On revendique la violence parce que c'est l'unique moyen de mettre en échec la société multiraciale. De construire du neuf sur les ruines. De refaire une Révolution française ! De créer une Europe blanche, libérée des deux blocs, une Europe des 113 drapeaux !"
Un discours bien rôdé. Mais pas franchement galvanisant pour les troupes. Ce que celles-ci préfèrent, et de loin, c'est lorsque "Bat" et ses acolytes, se comparant volontiers aux SA des années 30, en viennent à se remémorer - fous rires à l'appui - leurs plus belles bastons. Comme celles de leurs pairs provinciaux, qui, de Lille (un mort) à Brest, en passant par Reims, défraient la chronique des faits divers. "Oublions le cas de Lille, propose Batskin. Mais, à Reims, où on a tiré sur un Portugais, faut pas délirer : les skins avaient été agressés par une centaine d'Arabes. Et puis, faudrait quand même pas oublier que, l'année dernière, les rebeus [Arabes] ont violé une "bird" [jeune fille skin] !"

En fait, plus qu'une bataille "idéologique", l'affrontement redskins-skinheads reflète une volonté extrême d'occuper la rue. Comment expliquer autrement que Julien et sa bande soient à la fois red et skin ? Et, si certains Red Warriors ont effectivement la carte du PCF, leur panoplie "prosoviétique" n'est-elle pas, selon leurs propres aveux, un geste de provocation à l'égard des admirateurs du IIIème Reich ?
L'histoire du mouvement skin est là pour éclairer cette réalité. Elle commence par une surprise : les premiers skinheads - en Grande-Bretagne, à la fin des années 60 - apparaissent en réaction au racisme affiché des Teddy Boys, les rockers de l'époque. Prolétaires et fiers de leur pays, les skins d'alors pactisent avec les Rude Boys, des immigrés jamaïquains. Ils sont les premiers fans du reggae et, progressivement, vont pousser jusqu'à la caricature leur look prolo. Les skins étaient tout, sauf politiques. des voyous organisés. Qui provoquaient déjà d'immenses bagarres dans les stades de football. Puis vinrent, successivement, les vagues hippies et punk, qui recrutèrent en masse dans la jeunesse. Les skins décident alors, en 1978, de se radicaliser. A la grande joie des partis politiques extrémistes, friands d' "avant-garde musclée". délibérément prolétaires et nationalistes, les skins se sont scindés. Les uns, la tendance Sham 69, ont rejoint les travaillistes et la Ligue antinazie ; les autres, les Skrewdriver, ont filé au National Front (l'extrême droite anglaise), créé la musique "oï" (celle-là même que les skinheads français écoutent encore), et commencé leur sport favori : le "paki bashing", des ratonnades antipakistannaises d'une violence ahurissante...
C'est cette scission que l'on retrouve, aujourd'hui, dans l'Hexagone. On comprend mieux pourquoi redskins et skinheads se traitent mutuellement de bouffons et cherchent à réduire le clan ennemi à un "épiphénomène". Seul problème : derrière les mots (creux), il y a du sang versé. Le leur, comme celui de leurs innombrables boucs émissaires.
Samedi prochain, le 3 décembre, les Bérurier Noir organisent un grand concert à Bruxelles, capitale des skinheads néonazis. Les Red Warriors de Julien participeront au service d'ordre. Délire musical garanti. Battes de base-ball et barres à mine aussi.

Renaud Leblond (L'Express, 2 déc. 1988)